ENQUETE

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Pour élaborer un projet afin de venir en aide aux enfants en situation précaire de Rabat-Salé-Témara, il nous a fallu connaître les enfants ciblés et ce grâce à une enquête. Cette enquête a revêtu la forme d’”interviewes” d’enfants dits "des rues" (Dès le départ, l'AMESIP s'est refusée à employer ce vocable, le qualificatif "des rues" nous est péjoratif et réducteur, en effet, aucun enfant n'est né DE la rue et n'a pas vocation à y résider...). Cela pour situer leurs conditions de vie sociale, économique et sanitaire, leur niveau éventuel de scolarisation, leur mode de vie... Cette enquête a été qualitative (comment? pourquoi?) et également quantitative.  

Cette enquête a été qualitative (comment? pourquoi?) et également quantitative. 

 

 

1 - dorment chez eux

2 - dorment dans la rue

3 - alternent la rue et la maison

1 - mangent dans la rue

2 - mangent chez eux

3 - mangent alternativement dans la rue ou chez eux

La recherche a été entamée par trois grandes équipes d’enquêteurs (vingt cinq étudiants de l’Institut Royal de la Formation des Cadres sous la responsabilité de leurs Directeur, Professeurs et encadreurs, toutes personnes sensibles au problème de ces enfants.

Après dix jours passés (du 28 mars au 06 avril) dans les quartiers (Médina ancienne, Médina nouvelle, C.Y.M., Takkadoum, Youssoufia, Akrach, Agdal, Tour Hassan, Les Orangers, Océan), dans les parcs publics, parkings, plages, cimetières,  terminus de bus, marchés, gare routière, gares de Rabat-ville et Rabat-Agdal, remparts et ponts..., plus de 500 cas d’enfants vivant dans la rue ont été examinés. Certains perçoivent assez mal notre enquête en ce sens qu’ils ont le sentiment d’être exploités par des personnes qui se servent d’eux pour se donner bonne conscience sans vraiment prendre en compte le drame qu’ils vivent pour y apporter des solutions. Néanmoins plus de la moitié d’entre eux a bien voulu collaborer avec les enquêteurs et répondre au questionnaire préparé par la commission éducative et d’enquête de l’A.M.E.S.I.P., assistée du Directeur de l’Institut Royal de Formation des Cadres/éducateurs de sauvegarde de l’enfance et testé auparavant dans la rue.

Il faut aussi considérer que, pour de multiples raisons, beaucoup d’enfants ont des réticences pour exprimer ce que, pourtant, ils auraient envie de dire:

- exemple : un enfant de Tanger : (en substance) “J’ai déjà été interviewé à Tanger, enregistré à mon insu, et l’exploitation qui a été faite de ce document enregistré m’a mis dans une situation telle vis à vis du groupe de mes amis que j’ai été obligé de quitter la ville”.

- conséquence : au moment de l’enquête, lorsqu’il s’agit d’un groupe d’enfants, si l’un d’eux veut bien s’exprimer spontanément, il arrive que ses camarades l’arrêtent en lui disant (en substance) “Tais-toi, tu vas dévoiler tout ce qui nous concerne et ces gens-là vont nous rendre la vie impossible”

 

Situation personnelle et familiale

La majorité est âgée de 11 à 17 ans, peu d’enfants sont âgés de moins de 11 ans.

Ces enfants zonent dans les rues de Rabat viennent de Salé, Témara, quartiers populaires, ce sont les principaux lieux d’origine. Les autres villes du royaume (Marrakech, Meknès, Rommani, El Kelaâ des Skharna, Kénitra, Tiflet, Taounate, El Jadida, Ouazzane, Khouribga....) constituent un faible pourcentage. 

 

Parenté
Nombre
L'enfant a un père et une mère
32
L'enfant a un père veuf non remarié
14
L'enfant a une mère veuve non remariée
25
L'enfant est sous l'autorité d'un père divorcé
14
L'enfant est sous l'autorité d'une mère divorcée
12
L'efat a un père remarié
10
L'enfant a une mère remariée
2
L'enfant n'a plus de père ni mère
7

Total : 116

 

Au grand étonnement des enquêteurs, il s’est avéré que seuls 7 % des enfants seulement sont orphelins de père et de mère. Parmi ces derniers, un grand nombre a au moins un parent de référence avec lequel il a des liens plus ou moins ténus. 

La situation familiale est à l’origine du départ de tous ces enfants vers la rue, dans l’espoir d’une vie meilleure. 

Famille éclatée: 

- Père absent suite à une répudiation sauvage"
- Père absent suite à un divorce légal suivi d'une "disparition" du père.
- Décès d'un ou des parents. Lz père de Hamid est en prison, sa mère est décédée, il est seul au monde...(trois fillettes sont dans la même situation)
- Remariage de l'un des parents: la mère de Jaouad s'est remariée, son nouveau mari a refusé l'enfant sous son toit. Jaouad s'est retrouvé à la rue.
- Parents âgés, Adil(11 ans, père 76 ans,mère 33ans) a été retrouvé à Rabat: le père n'éxerçait plus aucune autorité et n'était plus capable de subvenir aux vesoins du ménage. La dernière née du foyer a 4 mois!!!
Prostitution des mères ou soeurs. Saber refuse de rentrer chez lui où il retrouve à chaque fois un homme différent auprès de sa soeur ou de sa mère. Il est souvent frappé par elles lorsqu'il vient déranger leurs "activités"

Chômage, pauvreté, fratrie nombreuse, violence, habitat exigu.

Exode rural :
Nombre de parents ont fui une vie rurale de plus en plus difficile. Au bout de quelques temps, le père, devant l'impossibilité de trouver du travail dans la banlieue où il s'est installé et, par suite, de faire face à ses devoirs de chef de famille, perd de fait son statut "soutien" solide et incontournable. Il "disparaît", laissant femme et (souvent nombreux) enfants sans ressources aucunes.

Dans les familles “normales”, L’échec scolaire d’un des enfants, l’inégalité de traitement entre frères entraînent des fugues. Jalal a un père aisé (commerçant) mais... sa mère est décédée, il a le sentiment que son père préfère ses frères, il fugue dans l’espoir que son père vienne le chercher dans la rue. 

Scolarisation:

L’échec scolaire est bien évidemment le lot de ces enfants. La plupart d’entre eux n’a pas atteint le niveau de la troisième année primaire. 46% d’entre eux n’ont jamais été scolarisés (absence d’état civil, milieu rural, ...)
Il est à noter que de nombreux problèmes sont consécutifs à des problèmes relationnels enfants/corps enseignant. Les sévices (coups et brimades) reçus par Saïd de la part de la directrice de l’école où il étudiait l’ont poussé à un mauvais geste (jet de pierre) et il sait ne plus pouvoir être admis dans aucun établissement scolaire.
Souvent l’arrêt de la scolarité n’est pas une conséquence d’incapacité scolaire.

Comment vivent ces enfants ?  

Ils vivent assez souvent par groupes de 4 à 6, le “leader” étant le plus ancien dans la rue, quel que soit son âge. 

Certains enfants sont poussés à la rue par les parents qui les forcent à contribuer à la subsistance de la famille par la mendicité et les “petits boulots” : cireur, vendeur à la sauvette, vendeurs de cigarettes au détail, de sachets en plastique, transporteurs de cageots de légumes au marché de gros (et vente de légumes “récupérés”), nettoyeurs de pare-brise dans la gare routière, vendeurs de Kleenex ou de chewing-gums aux carrefours. 

Beaucoup d’enfants effectuent des travaux que ne leur permettent normalement ni leur âge, ni leur capacité physique. Tel porte des cageots de légumes plus lourds que lui ! tel autre est astreint à 14 ou 16 heures de travail par jour. 

>Lorsque certains trouvent un petit travail chez un boutiquier, un artisan, ils sont souvent maltraités, très peu payés et... ne restent pas. 

Il est à noter que très souvent le bénéfice des petits travaux est en grande partie reversé à des parents "bourreaux” ou au “chef” du groupe d’enfants. Certains n’osent plus réintégrer le domicile, s’attendant à des sévices de la part des parents parce qu’ils ne rapportent pas suffisamment d’argent le soir. Karim est régulièrement battu par sa mère s’il ne rapporte pas assez...

Hassan veut apprendre le métier de tôlier. Mais aux yeux de son père, cela ne “rapporte” pas assez et ce dernier vient chercher son enfant sur son lieu d’apprentissage pour l’obliger à faire “cireur de chaussures”, étant plus rémunérateur ! 

Ils passent la nuit dans les jardins publics, dans des vieilles voitures , dans la gare routière, dans les marchés de gros, dans les caves ou jardins des hôpitaux. 

Ils vivent dans un état de saleté indescriptible: vêtement déchirés, savates usées et bien entendu la gale et les poux sévissent à l’état endémique. Des enquêteurs ont fait soigner des enfants par un médecin sur le lieu de l’enquête. 

Leur visage
est souvent parsemé de cicatrices, vestiges de querelles souvent violentes.

Leur état de santé est précaire: maigreur et dénutrition, problèmes cardiaques, problèmes d’infections urinaires.... 

 

Comment passent-ils leur temps ?

Ceux qui sont en groupes s’adonnent pratiquement tous à l’inhalation de la colle organique (dissolution). certains sont des usagers de “hash”, d’alcool, de psychotropes, en fonction des moyens du jour. 

Leurs distractions consistent en des soirées de chant, musique à la belle étoile, quelquefois autour d’un feu, suivies occasionnellement de relations avec des filles sans qu’aucun d’entre eux ait la moindre idée des dangers possibles (M.S.T., ...) 

Quelques rares isolés sont moins sujets à ces dérives (drogue, alcool, ...) et n’attendent qu’une occasion de réintégrer leur foyer. 

Que veulent-ils?

Leur premier désir à tous, est un abri pour pouvoir dormir en sécurité et manger à leur faim. 

Pratiquement, tous aspirent à une formation professionnelle débouchant rapidement sur un métier leur permettant de vivre décemment et pour beaucoup d’aider leur famille. 

Très peu désirent continuer leur scolarité. 

Les enfants qui ont fugué aspirent souvent à un retour au sein de la famille mais... ont peur ou "honte". 

Ceux qui s’adonnent aux drogues ont conscience de l’absence de perspectives d’avenir, estiment être rejetés de la société, ont perdu tout espoir. Ils acceptent toutefois avec enthousiasme la perspective que quelqu’un leur vienne en aide. ;

Les enquêteurs ont eu la surprise de parler avec des enfants qui tiennent les propos suivants: “Attention à celui-là: il se drogue, il “sniffe”, on ne peut plus rien faire pour ces gens-là !..., ce sont des cas désespérés, vous ne pourrez pas les sauver...”, alors qu’à l’instant même, ils reniflent eux-mêmes un chiffon imbibé de produit toxique... 

Conclusion:

En dehors des données de l’enquête, il est à noter que le contact avec les enquêteurs amène le plus souvent à un climat de confiance très propice à l’action que l’association veut mener.  

Au moment de la création de l’association, il était prévu d’ouvrir un centre d’accueil réservé aux filles. Mais, après l’enquête, il nous apparaît plus judicieux, vu le petit nombre de filles rencontrées (*), de réserver pour elles une “aile” d’un centre prévu pour les garçons. Il n’est pas question de laisser de côté ces fillettes, plus vulnérables encore que les garçons, mais, eu égard à la modicité de nos moyens, il n’est pas souhaitable de “mobiliser” un centre, à l’heure actuelle, pour un si petit effectif. 

(*) Cette enquête date de 1996, depuis, notre connaissance du milieu a changé. La précarité chez les fillettes, prenant d’autres formes, est aussi importante que chez les garçons mais moins visible.